La blessure du cheval

A l'écoute de Maiko

De part mon travail, je m’intéresse à la blessure du cheval. Quand je parle de blessure, je ne parle pas de blessures physiques mais plutôt de blessures existentielles, de chocs et de traumas de vie.

 

La psychologie humaine a depuis quelques décennies déjà mis en lumière les traumatismes que nous, personnes, pouvons vivre au début et tout au long de notre existence.

 Lise Bourbeau, auteur américain, en a même écrit un ouvrage qui a fait le tour de la planète « Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même » à savoir;

- le rejet,

- l’abandon,

- la trahison,

- l’humiliation

 et l’injustice.

A travers son ouvrage, elle démontre que tous les problèmes d’ordre physique, émotionnel et mental que nous pouvons éprouver proviennent d’une de ces 5 blessures fondamentales.

Je pense que c’est exactement la même chose chez le cheval.

Beaucoup de soucis d’ordre physique et/ou comportemental ont une racine émotionnelle.

Comme nous, le cheval vit ou a vécu certains traumas. Nombre d’entre eux ont vécu l’abandon (ou la crainte de celle-ci) et le rejet pour ne citer que ces deux là.

 

Puisque depuis bien longtemps il a perdu sa liberté pour vivre à nos côtés et nous servir, le cheval subit les décisions que nous lui imposons, que celles-ci soient prises de bonne volonté ou tout simplement par inconscience ou ignorance de notre part.

 

Un des premiers traumas que les chevaux vivent en début de leur existence est le sevrage.

Nombre de poulains sont séparés de leurs mères et leurs mères arrachées à ceux-ci de manière abrupte, prématurée et parfois violente. C’est la naissance d’une blessure fondamentale engendrant une criante douleur, silencieuse à nos oreilles et impalpable à nos sens.

 

Mais plus que tout, même si nous ne nous en apercevons pas, ce trauma de séparation brutale laisse des séquelles à vie qui ne sont pas sans conséquence sur le corps, sur le système nerveux, ainsi que sur les capacités et performances physiques du cheval à court, moyen et long terme.

 

D’autres chocs de vie peuvent avoir lieu un peu plus tard dans l’existence d’un cheval. A titre d’exemple, une séparation brutale avec son environnement, un changement d’écuries, la perte d’un être cher, le décès d’un « propriétaire » ou un copain d’écurie,…

Tous ces faits "anodins"  en apparence  à nos yeux, ont souvent une incidence considérable sur le comportement du cheval, son appétit de vie, sa santé physique et émotionnelle.

Maiko et Tiffany

J’ai été récemment contactée par Tiffany pour venir voir sa jument de sport. Elle m’explique les difficultés de comportement de sa jument Maiko, au début de leur relation, Maiko était alors âgée de 5 ans.

 

« Le travail en piste était difficile, la jument était explosive, elle se jetait sur les parois de la piste, avait peur des portes, peur des bruits, peur de monter en van, était prête à - comme dit l’expression - « péter un câble » à tout instant et se montrait très dangereuse. Le brossage ou simplement chaque acte de manipulation était devenu très compliqué. Quand je la préparais, c'était difficile car elle ne supportait pas d'être attachée et chaque geste brusque ou bruit la mettait dans tous ses états.

 

Elle avait même de grandes difficultés à rentrer et sortir de son box ou à passer une simple porte. En piste, la situation était la plus difficile car Maiko avait très peur des autres chevaux, des bruits et ses réactions face à ceux-ci étaient disproportionnées, elle se cabrait et se défendait de toutes ses forces jusqu'à même se blesser.

Elle faisait peur à tout le monde et à moi en premier mais malgré tout ça, chaque jour quand je m'approchais de son box elle hennissait et avait l'air contente de nous voir ».

 

Toutefois depuis lors avec le travail et le temps, Tiffany m’explique que la situation s’est améliorée. Il y a cependant un souci, principalement quand elle sort sa jument en extérieur. Tiffany est bien consciente qu’il reste un blocage interne, propre à sa jument qui fait que la confiance et la détente tant physique que mentale ne sont pas encore atteints à 100%.

 

L'importance de l'écoute

Suite à ce briefing, je m’installe près de la jument dans son box et je l’écoute.

 

Très vite je ressens le poids énergétique des traumas qu’elle a vécus et qui sont encore là, inscrits dans son corps, à travers ses attitudes et dans sa mémoire. Je ressens un appel à entendre et à « voir » les souvenirs pénibles qu’elle me partage ainsi que la charge émotionnelle qui y est liée. En silence près d’elle, je fais de mon mieux pour l’accompagner avec cœur et empathie.

 

Ce qui ressort de ce temps de présence près d’elle est un ensemble de facteurs de stress que j’ai maintes fois observé et ressenti chez les chevaux que j’ai rencontrés à savoir - de manière succincte;

 

Un sevrage rapide, une séparation avec son lieu de vie et ses congénères, écartée de ses poulains lorsqu’elle était destinée à être une jument poulinière, vendue,... changement de propriétaire suivi d’un isolement physique dans un box, sans explications. Bien sûr, on n’explique pas au cheval pourquoi on l’achète et à quoi on le destine. Les chevaux ne sont pas censés comprendre la parole et pourtant !

 

Tous ces éléments en début de vie créent un climat d’insécurité et de stress qui conditionne le restant de la vie du cheval.

 

Certains chevaux le vivront mieux que d’autres, feront preuve d’une plus grande résilience* mais tous sont affectés par ces étapes de vie que nous jugeons presque anodines et qui pourtant, je le répète, ont un impact considérable sur l’état physique et émotionnel du cheval.

 

Dans le cas de la jument de Tiffany, l’insécurité intérieure qu’elle a vécu a créé une hyper sensibilité et réactivité à tout son environnement et a engendré un niveau de stress élevé. Ce stress s’est ensuite traduit par un comportement nerveux voir dangereux en piste, au travail, en extérieur.

 

D'autre part, l’insécurité et le stress que peuvent ressentir les chevaux ont des répercussions sur leur santé physique : perte d’immunité, diminution de l’appétit, raideurs, développement d'ulcères, tensions et contractions musculaires superflues, boiteries, …

 

Suite à la séance, Tiffany constate qu’un véritable changement d’attitude s’est produit chez Maiko. La jument se révèle démonstrative, elle s’amuse à jouer, ce qu’elle ne faisait pas avant, son regard est vivant, plus lumineux et ses traits physiques sont moins tirés.

 

« Dans son travail, le changement est énorme, me dit Tiffany. C'est une jument qui a toujours bien travaillé mais les séances étaient très irrégulières. Ses humeurs influençaient beaucoup notre travail et depuis votre venue, toutes nos séances sont excellentes.

Elle a l'air de s'amuser et de ce fait me donne encore plus que d'habitude dans son travail, ses allures sont beaucoup plus souples et amples. Elle décoche même de petits bonds de joie de temps en temps et en promenade ça se passe beaucoup mieux aussi »

 

Qu’en conclure ?

 

Vous ne pourrez pas réécrire le passé de votre cheval : ce qui a été fait est fait. Il en va de même pour nous quand nous avons vécu une situation douloureuse ou traumatisante.

 

Toutefois, si vous osez vous ouvrir à cette dimension affective et émotionnelle des chevaux, vous développerez une relation riche et plus profonde avec votre partenaire équin.

Ce qui engendrera plus de sécurité pour le cheval et pour nous. C’est une relation gagnante pour les deux parties.

 

Etre conscient du parcours de vie de notre cheval nous permet de mieux comprendre ses difficultés, ses limites et ses besoins les plus essentiels. Je pense que notre écoute authentique et sincère permet au cheval de relâcher d'une certaine manière l'énergie du trauma emmagasinée dans son corps, dans son système nerveux et d'apaiser toutes ses mémoires de peurs. Ecouter notre cheval veut tout simplement dire offrir un espace de silence et de présence pour entendre ce qui n'est pas dit, mais néanmoins bien là.

 

Et le plus merveilleux c’est de constater que votre cheval opère sa propre transformation lorsqu’il comprend, sent, voit, ressent que vous vous ouvrez à son univers, que vous êtes conscient de ses traumas et blessures et que vous l’accueillez avec toute votre volonté et ouverture.

 

Pour cela, il ne vous suffit que de prendre un peu de temps ... et de tendre l'oreille.

La chose la plus importante en communication équine c'est d'entendre ce qui n'est pas dit!

 

 

Anne Thiebauld, Equireliance

 

* La résilience est la faculté à « rebondir », à vaincre des situations traumatiques.

Le concept de résilience est introduit par Boris Cyrulnik, médecin, éthologue et auteur.

Elle est utilisée pour définir - chez les individus - la capacité à faire face à une situation difficile ou génératrice de stress et à mes yeux, elle prend tout son sens dans la vie affective du cheval.

 

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